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Dieu Seul

Notre Pain Supersubstantiel

En apprenant aux foules, la Prière adressée au Père Céleste, le Christ s'efforçait de détourner leurs yeux de leurs « besoins », qui les absorbaient, pour les attirer vers le plan supérieur, vers la seule chose qui est nécessaire.

L'examen de cette Prière et de son organisation démontre que quatre des cinq versets dont elle est composée sont affectées aux choses divines, y compris la demande de ne pas être induit en tentation, mais d'être délivré du Malin (v.13). De sorte que la prière, et tout le chapitre VI de l'Evangile selon Matthieu, s'avèrent harmonieusement consacrés au principe de la primauté de la vie nouménale sur la vie phénoménale, incitant l'homme à concentrer ses efforts pour l'atteindre, promettant que, - s'il en est ainsi - le reste, c'est-à-dire le niveau de vie, sera donné par dessus.

Un seul verset parmi les cinq de la prière est en dissonance avec les 33 versets constituant le reste du chapitre VI. C'est le verset onzième ainsi conçu : « Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien ».
Or, par deux fois, Jésus affirme qu'une telle prière est une prière de païens (V.7, 32). Nous nous trouvons donc ici en présence d'une contradiction interne flagrante.

Le texte russe, qui est dérivé du slavon, ne contient pas la contradiction signalée. Il ne parle point du pain quotidien, mais du pain supersubstantiel ; autrement dit du « pain céleste », du « pain vivant » dont Jésus parle ailleurs.
Alors l'harmonie de la Prière, comme de tout le chapitre VI, consacré à l'idée de régénération, se trouve rétablie, ou, plutôt, retrouvée. En revanche, le terme du pain quotidien à une signification opposée au sens précis du contexte.

Le texte slave de l'Evangile fut établi au IXème siècle par Constantin le Philosophe, plus connu sous le nom de Saint Cyrille, et par son frère, Saint Méthode, savants grecs, natifs de Salonique, sachant la langue slave à la perfection. Et il n'est pas douteux qu'à l'époque, si riche en exégèses sacrées, l'esprit primitif des textes ait été traduit selon le sens originel.

Les langues slaves modernes, notamment le russe, demeurent très proche du vieux slavon. Et on l'a déjà vu, le terme slavon, qui passa dans le russe sans modifications correspond exactement à celui de pain supersubstantiel et non de pain quotidien.

Si à présent on remonte au texte grec à partir duquel St Cyrille et Saint Méthode établirent le texte slavon, on y trouve le terme supersubstantiel.

Ainsi, l'Orient prie non pas pour le substantiel mais pour l'essentiel qui est le supersubstantiel, le pain descendant du ciel.

Reste à savoir, comment la notion de pain quotidien a pu se substituer, en Occident à celle de pain supersubstantiel ? Comment une telle métamorphose a-t-elle pu se produire ?

Si l'on ouvre la Vulgate, on y trouve cependant le texte correct : « Panem nostrem supersubstantialem da nobis hodie ».

Dans les premières traductions de l'Evangile dans des langues modernes, on trouve encore la même expression primitive. Par exemple, dans une édition faite à Lyon, par Nicolas Petit en 1549 le même verset se trouve traduit correctement : « Donnez-nous aujourdhuy nostre pain supersubstantiel». Ouvrons aujourd'hui, un autre évangile, daté du siècle suivant, exactement en 1616, paru à la Rochelle. Là nous trouvons déjà la formule modifiée, ainsi conçue : « Donne-nous aujourd'huy nostre pain quotidien ».

Evidemment, cette formule répondait mieux à l'esprit positiviste naissant à cette époque dans l'Europe moderne. L'Européen allait au-delà des Océans gagnant le large des mers, non pas, certes, à la recherche du pain supersubstantiel mais bien du pain quotidien, plus tangible et qui lui semblait réel.

Depuis lors, cette formule s'est tellement enracinée dans les esprits qu'on ne veut même pas croire qu'en répétant depuis son enfance les paroles sacrées du Pater Noster, on prie pour quelque chose qui est au fond diamétralement opposé à ce qu'enseignait Jésus.

  Boris Mouravieff
Revue « Rencontre Orient - Occident »
  Mars 1956